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Pourquoi faut-il résister ?

Pourquoi faut-il résister ? 13 décembre 20191 Comment

Visitant un jour le camp des Milles, à proximité d’Aix-en-Provence, je parcourais en quelques heures l’histoire des idéologies antisémites, eugénistes (vouloir des êtres humains parfaits) et  sélectives (« l’euthanasie » des enfants handicapés ou bien les stérilisations forcées) qui conduisirent l’Europe dans le chaos épouvantable de la seconde guerre mondiale. « Vivant la même apathie que des millions d’autres individus, je laissais venir les choses. Elles vinrent »[1]. Ces mots de Sébastien Haffner, jeune magistrat allemand dans les années 1930, percutent et blessent mon esprit. Comment aurait-il fallu agir ? En un mot : RESISTER.

Dans un ouvrage publié sous la direction d’Alain Chouraqui (Pour résister, les repères de l’expérience, éditions « Cherche midi »), directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), nous lisons que « l’histoire a montré tragiquement que tenter de résoudre les difficultés sociétales par un « ciment » imposé, national, social ou religieux ne fait qu’aviver les tensions, en nourrissant une spirale d’enfermement, d’intolérances, de réactions et souvent de violences »[2]. L’ouvrage décrit alors trois étapes qui jalonnent le glissement vers toutes les barbaries. Les voici.

« La première étape de cet engrenage vers le pire s’enclenche dans un contexte de déstabilisation sociétale. Des crises sociales, économiques ou morales affectent la société et entrainent une peur de l’avenir, une perte de repères »[3]. C’est une étape durant laquelle s’exerce la manipulation du langage : « une des armes utilisées par les minorités agissantes pour répandre leurs idées est la manipulation du discours ». Les mensonges s’imposent progressivement et ceux qui ne font aucun mal sont accusés d’être la source du mal. Les contresens et les contradictions sont fréquents. « Quand les mots deviennent fous, les hommes deviennent fous »[4].

« La deuxième étape est franchie quand une minorité accède au pouvoir par la force ou par les urnes (…). On voit se mettre en place une législation contraire aux libertés conduisant la puissance publique à alimenter voire accélérer le processus vers le pire. Le régime devient alors autoritaire, voire totalitaire. La violence devient une violence d’Etat »[5]. Quels en sont les signes ? Institutions confisquées (elles peuvent être consultées mais jamais écoutées), contre-pouvoirs éliminés, médias manipulés, promotion de « nouvelles valeurs », liberté d’expression et de conscience muselée.

Avec la troisième étape, « on assiste non seulement à l’exclusion systématique des personnes ou des groupes cibles voire à l’organisation de crimes de masse, mais également à une extension des persécutions »[6]. Comment cela se traduit-il ? Conformisme accepté ou imposé, insécurité généralisée, peur de s’exprimer, disparition des opposants, déshumanisation, menace permanente.

Cette spirale est-elle inéluctable ? Pour les auteurs, il faut résister : « nous sommes responsables de ce que nous ne faisons pas ». Pour eux les formes de résistance sont multiples et leur convergence est efficace. Plus la résistance est précoce et forte plus elle a de chance d’aboutir. L’effet de groupe, la propension de l’être humain au conformisme peut être contrecarrée. Alain Chouraqui rappelle pour cela l’expérience du psychosociologue Solomon Ash (1951) :

Un groupe de huit personnes comporte sept complices. On présente à chacun et à tour de rôle des petits cartons sur lesquels figurent des lignes de tailles différentes qu’il faut comparer. Les sept complices donnent des réponses manifestement fausses (c’est évident) et la huitième personne (le « sujet naïf ») est invitée à donner son avis. Dans un tiers des cas cette dernière donne une réponse qu’elle sait fausse mais qui est conforme à l’expression de la majorité. Mais si cet exercice de comparaison est fait alors que l’un des complices s’insurge contre l’avis des autres, alors le conformisme passe de 33% à 5%. Nous pouvons donc soit faire comme les autres ou bien leur montrer le chemin de la vérité.

Cette expérience doit nous encourager. Si Dieu a envoyé ses prophètes, c’est bien pour faire la lumière sur une obscurité que la société ne discernait même plus. « Soumettez-vous donc à Dieu, mais résistez au diable et il fuira loin de vous », affirme l’apôtre Jacques. Notre résistance, humble et dépendante de la grâce de Dieu, peut être l’une des raisons de la fuite du mal. Elle encouragera ceux qui ont déjà baissé les bras, ceux qui ne croient plus, ceux qui n’espèrent plus. Mais si nous ne nous levons pas, qui se lèvera ? « Restez vigilants (…). Résistez avec une foi inébranlable », ce sont là les conseils de l’apôtre Pierre et il s’adresse aux chrétiens de tous les temps et de tous lieux, parce que la résistance est toujours de mise. C’est pourquoi prenons « toutes les armes de Dieu afin de pouvoir résister dans les jours mauvais et tenir ferme après avoir tout mis en œuvre » (Ephésiens 6 v. 13).  Ne rien faire c’est laisser faire. Les armes détaillées par l’apôtre Paul sont à la fois défensives (bouclier de la foi, cuirasse de la justice, casque du salut …)  et offensives (« l’épée de l’Esprit qui est la Parole de Dieu »). Ne négligeons pas ce que Dieu nous a donné « afin de pouvoir résister ». Si la résistance n’était pas une nécessité, un inévitable combat, la grâce de Dieu ne nous aurait pas pourvus en « armes » pour cela !

Franck Meyer, Président du CPDH


[1] Histoire d’un allemand, souvenirs 1914-1933. Sebastian Haffner (de son vrai nom, Raimund Pretzel)

[2] « Pour résister… à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme ». Alain Chouraqui dir., Cherche-Midi, 2015.

[3] Ibidem, p. 86

[4] Ibidem, p. 164

[5] Ibidem, p. 90

[6] Ibidem, p. 94

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