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L’engagement du chrétien en politique : possible ou pas ?

L’engagement du chrétien en politique : possible ou pas ? 17 novembre 2020
Engagement chrétien en politique

Jérémie 29 : 7 « Recherchez le bien de la ville où je vous ai menés en captivité, et priez l’Eternel en sa faveur, parce que votre bonheur dépend du sien ».

La Bible, ne présente pas d’ordre socio-politique mondial qui serait applicable à toutes les époques, ni une théorie de gouvernement duplicable de manière universelle. Dans les Evangiles, le Christ ne promet pas la consécration d’une théocratie sur terre mais encourage chacun de ses disciples à devenir des citoyens qui soient « Sel et lumière » au sein de leurs sociétés respectives pour ainsi contribuer à l’apaisement des souffrances humaines sous toutes ses formes.

C’est la tension chrétienne entre le « déjà » citoyen des cieux mais « pas encore » dans la plénitude de la perfection céleste des chrétiens vivant dans un monde corrompu.

La Bible n’ignore pas nos problématiques contemporaines, et énonce des grands principes en matière d’économie, d’action sociale ou de vie spirituelle.

Quelques exemples :

Psaume 82 : 3-4 « Rendez justice au faible et à l’orphelin, faites droit au malheureux et à l’indigent » sauvez le faible et le pauvre, délivrez-les des méchants !

Matthieu 25 : 35-36 « En effet, j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli ; j’étais nu et vous m’avez habillé ; j’étais malade et vous m’avez rendu visite ; j’étais en prison et vous êtes venus vers moi. »

2 Timothée 2 : 1-4 « Je recommande en tout premier lieu que l’on adresse à Dieu des demandes, des prières, des supplications et des remerciements pour tous les hommes.  Que l’on prie pour les rois et pour tous ceux qui sont au pouvoir, afin que nous puissions mener, à  l’abri de toute violence et dans la paix, une vie qui exprime, dans tous ses aspects, notre attachement à Dieu et qui commande le respect. Voilà ce qui est bien devant Dieu, notre Sauveur, ce qu’il approuve. Car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité »

Tite 3 : 1-2 « Rappelle-leur de se soumettre aux magistrats et aux autorités, de leur obéir, d’être prêts pour toute œuvre bonne, de ne calomnier personne, d’être pacifiques, conciliants, pleins de douceur envers tous les hommes ».

Le décalogue ne concerne pas seulement la prédication du dimanche matin, il vise également à communiquer des valeurs universelles aux humains, compréhensibles à toutes les époques et à toutes les générations, « GPS divin » dans la gestion des affaires publiques. Notre démocratie républicaine n’est pas une forme « d’Etat chrétien » mais est toutefois le système qui se rapproche le plus de « idéal biblique » de la vie en société.

« Nous affirmons que l’évangélisation et l’engagement sociopolitique font tous deux partie de notre devoir chrétien. Tous les deux sont l’expression nécessaire de notre doctrine de Dieu et de l’homme, de l’amour du prochain et de l’obéissance à Jésus-Christ. (…) Le salut dont nous nous réclamons devrait nous transformer totalement dans notre façon d’assumer nos responsabilités personnelles et sociales. La foi sans les œuvres est morte. » Déclaration de Lausanne – 1974

« Nous devons reconnaître, équiper et soutenir dans la prière ceux qui peuvent intervenir, dans l’arène publique, au plus haut niveau intellectuel et public pour apporter une argumentation en faveur de la vérité biblique et la défendre »[1] Engagement pris par les représentants des églises évangéliques au Cap (Afrique du Sud) en 2010.

Nous pourrions donc résumer la pensée chrétienne évangélique à propos du fait politique en 10 points :
  1. Nous croyons que la politique – dans le sens premier de sa mission, c’est-à-dire celui de s’occuper des affaires de la cité – doit se soucier de la gestion du bien commun de l’ensemble des citoyens, en particulier en ce qui concerne la garantie des libertés individuelles, de la protection de la création, de l’épanouissement de l’individu en prenant particulièrement soin des plus faibles.
  2. La démocratie doit fonctionner en faisant place à l’expression de la diversité des opinions et des religions. En France, « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions » prévues « dans l’intérêt de l’ordre public »[2].
  3. La société civile n’est pas un lieu que le croyant doit fuir pour gagner les réalités spirituelles, mais elle est le lieu de l’accomplissement de sa vocation terrestre.
  4. La foi chrétienne peut évidemment inspirer et aider à structurer une réflexion politique, mais tout chrétien engagé dans ce service doit le faire avec humilité, conscient des limites de la pensée humaine, de manière générale, et de sa propre réflexion, de manière particulière.
  5. La foi personnelle du chrétien et sa communion avec le Christ, doivent rectifier la soif de pouvoir et de domination, inhérente à la nature humaine : « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent et que les grands abusent de leur pouvoir sur elles. Il n’en est pas de même parmi vous »[3].
  6. La politique est une « arène » dans laquelle se livrent des combats d’influence et de pouvoir parfois violents qui rend indispensable la « prudence des serpents et à l’innocence des colombes. »  (Evangile de Matthieu 10 : 16). La recommandation de l’apôtre Paul aux chrétiens d’Ephèse doit être entendue et respectée : « Ne faites rien par esprit de parti ou par vaine gloire » (Ephésiens 2 : 3).
  7. La politique est aussi une mission et un service exigeant une qualification, ce qui sous-entend que ceux qui s’y consacrent ne négligent pas la formation ponctuelle et continue  que cela suppose.
  8. Les Églises évangéliques du CNEF rejettent clairement tout amalgame et association entre communauté chrétienne et action politique partisane et se désolidarisent de toute stratégie dominioniste[4] ou constantinienne qui viendrait subvertir le christianisme.[5]
  9. La prière, l’intercession et le principe de « redevabilité » à une équipe sont indispensables à l’accomplissement individuel réussi dans une mission politique.
  10. L’engagement politique requiert sagesse et discernement et amène à poser des limites personnelles à l’engagement du chrétien en matière d’éthique, d’alliances, du rapport à la Vérité, à la gestion du pouvoir, aux dangers inhérents à la nature humaine : argent, pouvoir et sexualité.

1 Corinthiens 10 : 12 « Que celui qui croit être debout prenne garde de ne pas tomber »

Le développement de la visibilité des églises et œuvres évangéliques fédérées au sein de la société française dans le CNEF et la FPF, contribue à renforcer la légitimité et la crédibilité des chrétiens évangéliques qui ont développé au fil du temps une « conscience politique » qu’ils souhaitent mettre désormais, pour une partie croissante d’entre-eux, au service du bien commun. (Il est à noter que le débat national sur le mariage pour les personnes de même sexe à fortement contribué à l’affirmation de cette conscience politique).

La création en 2020 du « réseau des chrétiens en politique » qui rassemble, au travers des relations fraternelles, des élus de tous bords politiques et de différentes régions de France en est l’une des illustrations.

Marc 12 : 17 « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu »  

Dans une perspective évangélique, les deux « Régimes » – divins et terrestres – spirituel et temporel – « Citoyens des cieux et de la terre » doivent être maintenus séparés.  La loi de 1905 interdit d’ailleurs la tenue de réunions politiques à l’intérieur des édifices cultuels :

Article 26 de la loi de 1905 « Il est interdit de tenir des réunions politiques dans les locaux servant habituellement à l’exercice d’un culte ».

La grande majorité des Églises évangéliques en France rejettent toute confusion entre communauté chrétienne et action politique partisane, et nous ne trouvons pas de promesse dans la Bible de voir Jésus-Christ arriver à l’Elysée.

Un mot sur le dominionisme

Dans plusieurs endroits du Monde, nous constatons qu’une partie des Eglises évangéliques ont fait le choix de soutenir publiquement des candidats politiques (qui pour certains, ont été élus à la présidence de leur nation), dans le but de tenter de façonner les lois du pays aux valeurs bibliques, espérant ainsi attirer la bénédiction de Dieu sur la nation. Force est de constater que, la nature humaine, entachée par le péché reprend hélas souvent le pas sur le fruit de l’Esprit… les chefs d’Etat élus dans ce contexte ternissent  régulièrement l’image de l’Evangile par leurs attitudes personnelles souvent aux antipodes du témoignage du Christ. Alors que faire ?

Si on laisse faire les choses, alors c’est le pire qui arrive. Si on ne s’implique pas, alors c’est le mal qui se répand.

Même si notre espérance est dans les cieux et dans le retour de Jésus-Christ, je crois toutefois que la politique – dans le sens noble et initial de sa vocation –  doit se préoccuper de la gestion du bien commun de l’ensemble des citoyens (et pas seulement de ceux qui partagent nos convictions). Le royaume éternel de Dieu sera établi en son temps comme les prophéties l’ont annoncé.

Liberté – Egalité – Fraternité

Les habitants de la ville sont heureux quand la municipalité est bien gérée. En quoi donc l’implication dans un Conseil Municipal d’un chrétien ou d’une chrétienne, habitée par le Saint-Esprit, qui dans son mandat de Maire, d’adjoint ou de conseiller va gérer les affaires scolaires, le grand âge, la station d’épuration, la santé, les espaces verts, les sports ou la sécurité serait dans une fonction incompatible avec l’esprit de l’Evangile ?

La voix des sénateurs et députés qui incarnent une ligne « démocrate chrétienne » au Sénat et à l’Assemblée Nationale serait-elle vaine lors des débats sur les lois de bioéthique, la liberté de conscience ou de l’action sociale ?

« Le gouvernement coopère de plus en plus avec les organes religieux organisés dans de nombreux domaines institutionnels, dont l’éducation, les provisions d’aide sociale, la législation et même la juridiction » Matthias KOENIG – La modernité contre la religion ? – Pour une nouvelle approche de la laïcité – Presses Universitaires de France – Sous la direction de Jacqueline LEGREE et Philippe PORTIER

Tout en s’éloignant du péché, la foi engage également les disciples du Christ à être des modèles à l’extérieur des murs de l’assemblée locale, dans une société tentée par le rejet de l’autre et le repli sur ses propres intérêts.

«Faites tout sans vous plaindre et sans discuter, pour être irréprochables et purs, des enfants de Dieu sans tache au sein d’une humanité corrompue et perverse. Dans cette humanité, vous brillez comme des flambeaux dans le monde» Philippiens 2 : 14-15

Il y a également de la place pour les chrétiens évangéliques dans l’action politique qui est au service de la communauté des citoyens et des chrétiens.

« Les organisations confessionnelles sont souvent intégrées dorénavant aux différents forum de réflexion et de décision où s’élabore la norme collective » Religion et Politique – Sous la direction de Alain DIECKOHOFF et Philippe PORTIER – Sciences-Po Les Presses

« Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez prudents comme des serpents et innocents comme des colombes. » (Mt 10 : 16)

Notre défi 

Même si nous reconnaissons êtres restés trop longtemps enfermés dans une logique de séparation stricte du monde temporel et du monde spirituel (Forme de « piétisme radical »), les chrétiens, les églises et les associations évangéliques réinvestissent progressivement partout en France les champs de l’action sociale et culturelle de nos territoires, proposant l’aide du potentiel humain et structurel de nos associations évangéliques aux collectivités locales qui apprécient souvent la qualité de nos équipes de bénévoles !

De plus en plus de chrétiens partout en France me contactent pour obtenir des conseils spirituels avant un engagement pour les élections municipales.

Plusieurs maires, parlementaires et préfets me le disent : « nous avons besoin de vous pour lutter contre la précarité, le « séparatisme » dans certains quartiers. Vos communautés contribuent à apaiser le climat social là où elles sont implantées ».

Alors pourquoi attendre encore plus longtemps ?

Matthieu 7 : 12 « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes ».

Thierry LE GALL

© Tous droits réservés

Commentaire du CPDH

Nous vous proposons de participer à notre webinaire sur l’engagement politique des chrétiens le jeudi 26 novembre de 19h30 à 20h30. INSCRIVEZ-VOUS !
Laïcité, bioéthique, attentats : en ces temps troublés que traverse notre pays, pourquoi un nombre croissant de chrétiens s’engagent en politique ? Il y a t’il une place pour les évangéliques français dans l’action publique ?
Ce webinaire sera l’occasion de découvrir ces missions et de poser toutes les questions que vous vous posez !
Thierry Legall, directeur du Service Pastoral du CNEF auprès des Parlementaires, vous présentera les réflexions et les défis des chrétiens engagés en politique et Franck Meyer vous donnera son témoignage concret en tant qu’élu local.
La réunion aura lieu sur Zoom, nous vous enverrons le lien suite à votre inscription.


[1] L’Engagement du Cap. Ed. BLF, p. 51

[2] Loi du 9 décembre 1905, article 1.

[3] Evangile de Marc, chap. 10 v. 42

[4] Qui cherche à contrôler le gouvernement civil par l’action politique.

[5] Cf. Jacques ELLUL, La subversion du Christianisme. Ed. Table ronde. 2019.